Roland Barthes et "Le système de la mode"

Un extrait de l'entretien de Roland Barthes avec Frédéric Gaussen, "Le Monde" 19 avril 1967.© Le Monde et Éditions du Seuil, 1994
toujours moderne, d’actualité et passionnant, Roland Barthes livre ses réflexions autour d'un sujet qui semble futile et qui pourtant régit nos vies notre positionnement dans la société. Le vêtements comme déterminant, avec ses codes ses vrais et faux semblants. 
"Le système de la mode". Editions du Seuil, 1994

Quelle image de la mode avez-vous retirée de votre analyse ?
Le titre de mon livre, "Système de la Mode"©, n'est pas une provocation. Pour moi la mode est bien un système. Contrairement au mythe de l'improvisation, du caprice, de la fantaisie, de la création libre, on s'aperçoit que la mode est fortement codifiée. C'est une combinatoire, qui a une réserve finie d'éléments et des règles de transformation. L'ensemble des traits de mode est puisé chaque année dans un ensemble de traits qui a ses contraintes et ses règles, comme la grammaire. Ce sont des règles purement formelles. Par exemple, il y a des associations d'éléments de vêtements qui sont permises, d'autres qui sont interdites. Si la mode nous apparaît à nous imprévisible, c'est que nous nous plaçons au niveau d'une petite mémoire humaine. Dès qu'on l'agrandit à sa dimension historique, on retrouve une régularité très profonde.

 
Guy Bourdin©


La seconde image de la mode que j'ai retirée de mon analyse est plus éthique, plus engagée dans mes propres préoccupations. Il m'est apparu qu'il y avait deux modes. D'une part, la mode s'efforce de faire correspondre au vêtement décrit des usages, des caractères, des saisons, des fonctions: "Une robe pour le soir, pour le shopping, pour le printemps, pour l'éludiante, pour la jeune fille désinvolte..." Dans ce cas l'arbitraire de la mode est esquivé, masqué sous ce lexique rationaliste, naturaliste. Elle ment. Elle se cache sous des alibis sociaux ou psychologiques.

D'autre part il y a une autre vision de la mode qui consiste à renoncer à ce système d'équivalence et à édifier une fonction proprement abstraite ou poétique. C'est une mode oisive, luxueuse, mais qui a le mérite de se déclarer comme une forme pure. En ce sens elle rejoint la littérature. Un exemple passionnant de cette jonction a été donné par Mallarmé, qui a rédigé à lui tout seul un petit journal de mode: La Dernière Mode; celui-ci se donne comme un véritable journal de mode, avec des descriptions de robes, comme on en trouvera, le talent mis à part, dans Elle. Mais, en même temps, ces descriptions sont pour l'auteur un exercice profond, presque métaphysique, sur le thème mallarméen du rien, du bibelot, de l'inanité. C'est un vide qui n'est pas absurde, un vide qui est construit comme un sens.



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